Nous sommes arrivées assez tôt à la capitale. Nous avions demandé à Sun s’il avait une solution pour que l’on puisse laisser nos gros sacs quelques part pendant la journée, car sinon ça allait être encombrant. Sa soeur fut la solution, elle était présente au même moment que nous à Phnom Penh et avait accepté de nous dépanner.
Avant de passer chez elle, nous sommes allées prendre notre petit déjeuné dans un café au style occidental très marqué mais avec quelques éléments de décoration locaux. La carte était plutôt alléchante et je me suis laisser aller à prendre un bon petit déjeuner, plutôt copieux. Ça nous a aussi permis de nous poser dans un endroit calme et tranquille pour nous remettre tranquillement de cette nuit en couchette. Nous avons ensuite rejoint la soeur de Sun, nous avons posé nos sacs à dos, et nous sommes rapidement parties pour profiter un maximum de cette courte journée en ville. Nous avons commencé par le musée du Génocide.
Musée du Génocide, Tuol Sleng ou “S21”
Lorsque je suis arrivée au Cambodge j’avais une très vague idée de ce qui s’y était passé. J’avais déjà entendu parler des Khmers Rouges et qu’ils représentaient quelque chose de négatif pour le pays, mais je ne savais pas pourquoi exactement. Autant dire qu’après la visite de ce lieu, on ne peut plus être indifférent au passé de ce pays. En quittant ce lieu c’est une part de nous-même qui reste et une part de ce pays qui ne nous quitte plus.
Nous n’avons pas pris de guide pour visiter ce musée. Aussi étrange que cela puisse paraitre, nous avons eu une visite plus vivante et plus poignante sans qu’une personne physique nous l’explique. Nous avons fait la visite avec un guide audio, un petit boitier avec une paire d’écouteurs, et un petit dépliant avec un titre pour chacune des séquence audio, le tout en français. A partir du moment où on met le casque sur nos oreilles et que l’on sélectionne le premier enregistrement, nous faisons la rencontre d’un cambodgien, qui nous transporte plus de 30 ans en arrière et qui nous accompagne tout au long de la visite. Chacune des séquences correspond à un endroit dans le musée. Nous ne marchons pas seulement dans ce musée qui n’est autre que la prison elle-même, nous revivons chacun des évènements qui s’y sont produits.
A l’origine, nous nous trouvons dans une école, mais en avril 1975 tout bascule. Les Khmers Rouges entrent dans Phnom Penh et prennent possession de la ville en une matinée. A l’époque personne ne sait encore quelles sombres heures le pays va vivre. Pour replacer ces évènements dans leur contexte, le Cambodge est alors constamment frappé par les bombardements américains, tout comme le Laos et le Vietnam, c’est ce qu’on appelle “la guerre secrète”. Les cambodgiens voient donc dans l’arrivée des Khmers Rouges une réponse à leur désespoir, ils ne comprendront que trop tard qu’il n’en est rien.
Les Khmers rouges c’est un mouvement politique et militaire communiste radical, ils oeuvrent pour l’Angkar (“l’organisation”), dont Pol Pot en est le leader. Il a une vision fanatique pour une refonte de la société en profondeur, c’est le fantasme de cette organisation, revenir à l’an 0.
A leur arrivée à la capitale, ils sont accueillis comme des sauveurs. Pol Pot oblige rapidement tous les habitants de la ville à quitter celle-ci pour aller dans les campagnes. Et il en sera de même pour les autres grandes villes du pays. Les gens ne comprennent pas trop mais suivent tout de même les ordres des Khmers Rouges, pensant pouvoir revenir chez eux quelques jours plus tard, mais il n’en sera rien. Les cambodgiens ne faisant pas partis de l’organisation seront alors contraint au travail forcé dans les campagnes. Ils seront dépossédés de tout, comme le veut les convictions de cette organisation communiste. Ils devront travailler chaque jours pendant plus de 12 heures, sans distinction d’âge ou de sexe, les enfants comme les personnes âgées devaient également travailler. Ils ne se verront rétribuer pour cet exploitation que par un bol de riz, bien insuffisant pour la charge de travail demandé. Il leur sera interdit de se faire à manger eux-mêmes. S’en suivra alors un grand nombre de décès dû à la faim.
Pour en revenir à l’histoire de cette école devenue prison, Pol Pot fera en sorte de garder tout ce qui la concerne dans le plus grand secret. Personne ne connaissait son existence, ni ne savait ce qu’il s’y passait. Afin de construire sa nouvelle nation, Pol Pot a voulu débarrasser le pays de toutes les personnes pouvant être assimilées à des intellectuels. C’était donc les professeurs, les médecins, les juristes et avocats, mais également les personnes portant des lunettes, ou même ceux qui avaient les mains trop propres. Toutes ces personnes étaient emmener dans des camions, les yeux bandés, on leur faisait croire qu’ils allaient être placés dans un lieu différents des autres sans leur dire pour quelles raisons ou en quoi cela pouvait bien consister. Ils ne comprenaient ce qu’allait être leur sort qu’en arrivant à S21, et encore, ils étaient bien loin d’imaginer ce qui allait leur arriver.
A leur arrivée, les nouveaux détenus, corde au cou, étaient pris en photos, au fur et à mesure du temps les noms étaient remplacés par des numéros, une déshumanisation commençait. Et elle se poursuivait bien au delà, car les détenus étaient ensuite déshabillés, ils ne leur restaient qu’un simple pantalon dans le meilleur des cas, sinon un linge était suffisant. Ils étaient ensuite placés dans des cellules, soit individuelles, soit collectives. Les cellules individuelles étaient ridiculement petites, c’est à peine si ils pouvaient se tourner. Ils étaient constamment les mains et les pieds liés par des menottes et tiges métaliques. Pour ce qui concernant les cellules collectives, ils étaient tout simplement attachés les uns à côtés des autres avec ce même système de menottes. Chaque jour, les détenus étaient interrogés ou plutôt torturés, ils pouvaient l’être jusqu’à trois fois par jour. L’objectif des Khmers Rouges était de leur faire avouer des mensonges qu’on leur inventait afin de pouvoir les envoyer se faire exécuter. Et comme cela ne suffisait pas, l’arrestation par filiation était également pratiquée. Cela signifiait qu’à partir du moment où un détenu s’avouait coupable d’un crime (dont il était tout à fait innocent), sa famille devait elle aussi être arrêtée. Car pour les Khmers Rouges “couper une mauvaise herbe ne suffit pas, il faut arracher la racine”.
A S21, ce ne sont pas seulement des hommes qui sont détenus, ce sont également des femmes, des enfants, toute personne pouvant potentiellement être un ennemi de la nouvelle nation, sans aucune distinction. Et cela lors de la visite nous le verrons bien.
Le lieu a été découvert par l’armée vietnamienne et cambodgienne, mais seulement quelques jours après la libération de la ville, 4 ans après l’arrivée des Khmers Rouges dans la capitale. Les Khmers Rouges présents dans la prison avaient reçu l’ordre de se débarrasser de tous les prisonniers et de tous les corps, qu’il ne reste plus rien. Lorsque les soldats ont découvert l’endroit, il ne restait que 14 corps, battus à mort pour éviter les coups de feu et donc trahir l’existence de cette prison. Témoins de l’horreur de cette découverte, les soldats ont pris des photos du lieu en l’état dans lequel ils l’ont trouvé, afin que ce souvenir ne disparaisse pas, par respect pour toutes les personnes qui ont été emmenées dans ce lieu, cet endroit “où l’on entre mais dont on ne ressort jamais”.
Lors de la visite nous avons l’occasion de voir ces photos. Nous commençons par entrer dans le premier bâtiment, le “A”, où il y avait les salles de torture. Dans chacune d’elles on peut voir une photo, celle prise le jour de la libération, celle où on ne voit figurer qu’une table, deux chaises, et une sorte de lit auquel était fixé les menottes métalliques, lieu d’interrogatoire et de torture. On apprendra aussi par la suite que le sang des détenus était prélevé pendant les séances de torture afin d’alimenter une banque de sang pour les soldats Khmers Rouges. En sortant d’une des salles, on aperçoit dehors les 10 règles à respecter à S21 :
- Réponds conformément à ma question que je t’ai posé. N’essaie pas de détourner la mienne
- N’essaie pas d’échapper en prenant des prétextes selon tes idées hypocrites. Il est absolument interdit de me contester
- Ne fais pas trop l’imbécile car tu es l’homme qui s’oppose à la révolution
- Réponds immédiatement à ma question sans prendre le temps de réfléchir
- Ne me parle pas de tes petits incidents commis à l’encontre de la bienséance. Ne parle pas non plus de l’essence de la révolution
- Pendant la bastonnade ou l’électrochoc, il est interdit de crier fort
- Reste assis tranquillement. Attends mes ordres, ne fais rien. Si je te demande de faire quelque chose, fais-le immédiatement sans protester
- Ne prends pas prétexte sur Kampuchea Krom pour voiler ta gueule de traitre
- Si vous ne suivez pas les ordres ci dessus, vous recevrez des coups de bâton, de fils électrique et des électrochocs (vous ne pourrez pas compter ces coups)
- Si tu désobéis à chaque point de mes réglements, tu auras soit dix coups de fouets, soit cinq électrochocs.
Lorsque nous finissons ce bâtiment, nous passons à côté d’un portique d’école, qui s’est transformé en potence. On y suspendait les détenus par les pieds et leur plongeait la tête dans une énorme jarre remplie d’eau. On pouvait aussi remarqué à quel point la cour était magnifiquement ornée de fleurs et de plantes plus belles les unes que les autres. Un lieu si beau où le pire s’est produit. Nous passons ensuite par le bâtiment “B”, celui des cellules. Certaines salles ont été modifiées pour la mise en oeuvre du musée, mais on voit encore les démarcations au sol et dans les étages, et plus loin dans le bâtiment, les autres cellules sont toujours intactes. Dans les premières salles ce sont des expositions de photos, celles qui étaient prises des détenus à leur arrivée. Il y en a tellement, sur des dizaines de panneaux, d’un côté et de l’autre. Ce sont des hommes, des femmes, des enfants, des bébés, des vieillards, ils sont tellements. Ils ont estimé les morts entre 12 000 et 20 000, seulement dans cette prison, car ce n’étaient pas la seule, mais la plus connue et la plus grande. Elle était dirigée par Dutch, un proche de Pol Pot. Dutch était un communiste, qui lui même avait été arrêté et torturé pendant sa détention. Il a été rapidement remarqué en raison de sa loyauté et de son respect des règles. Pendant les 4 années de contrôle des Khmers Rouges, Dutch forma les jeunes des campagnes qu’il avait recrutés à la torture, il leur apprenait à ne lui rien ressentir lors des interrogatoires. Dutch inspirait à la fois la terreur et la fascination pour les soldats sous ses ordres. Son rôle à la prison était surtout de recevoir les aveux écrits des détenus pour valider ensuite les ordres d’exécution. Il y a quelques années, lors de son jugement, et au moment de retourner sur le camp d’exécution, il demandera pardon et reconnu sa culpabilité pleine et entière dans toute cette histoire tragique.
Lorsque l’on continu la visite, ce sont aussi des photos d’hommes à l’agonie ou qui sont morts suite à la torture. Leur corps sont très maigres et l’expression sur leur visage terrifiante. En plus de ces photos, nous avons aussi des témoignages grâce au guide audio. Là encore, il vaut parfois mieux être assis pour en écouter certains, il nous est d’ailleurs précisé à chaque fois que la dureté de certains témoignages peut choquer et qu’il est possible des les écouter plus tard. Les souvenirs de cet épisode tragique de l’histoire du cambodge sont également illustré par un artiste de l’époque, lui aussi détenu à S21, mais gardé en vie grâce à son art. Il ne sera pas aussi torturé que certains détenus et lui en sortira vivant, mais il sera à l’écoute des autres et reproduira sur des peintures les actes atroces commis dans la prison. Cet ariste c’est Vann Nath. Certaines de ses oeuvres sont exposées dans le dernier bâtiment. On peut y voir des scènes de torture, l’une représente une femme nue allongée sur le sol et deux hommes qui tiennent dans leur mains des insectes qui seront placés dans les organes génitaux, ou encore une autre où l’on voit des gardes torturer un homme en simulant la noyade.
La visite se terminait par une pièce qui était destinée à rendre hommage aux détenus de S21. Un autel avait été construit et un arbre en bois avait été fabriqué, on pouvait y accrocher un papier qui était en libre service, et y inscrire ce que l’on voulait. Pour ma part j’ai allumé un bâton d’encens et inscrit sur un papier “je n’oublierai jamais”. Lorsque je me suis approchée de l’arbre j’ai pu lire sur les autres papiers les mêmes mots dans des langues différentes. Chacune des personnes avait fait le choix de ne pas oublier ce qu’il c’était passé entre ces murs. Comme l’avait si bien dit notre cambodgien dans le guide audio, nous étions à présent des gardiens de la mémoire.
Pour conclure la visite j’ai refait quelques pas dans l’enceinte de cette ancienne école. J’avais les larmes aux yeux, j’écoutais les derniers témoignages et j’imaginais à nouveau toutes les atrocités qui s’étaient passées ici. Comment des hommes pouvaient faire autant de mal à d’autres hommes au nom de convictions si radicales? Malheureusement ce n’était pas la première nation à subir ces horreurs, et pourtant personne n’apprend de ces épisodes sanglants de l’histoire. Des hommes, des femmes et des enfants étaient morts au nom de croyances d’une poigné d’hommes dans le secret le plus total. L’un des témoignage de fin était celui du frère d’un américain qui avait été détenus à S21. Car des étrangers avaient également subis ces crimes. A la fin de son discours il nous dit “ne rien faire est hors de question”…
A Phnom Penh un autre lieu d’horreur, en lien avec celui-ci, est également transformé en musée. Il s’agit du camp d’exécution, là où tous les détenus finissaient leur vie. Nous avons eu l’occasion de le visité également mais plus tard dans notre aventure.
A présent lorsque je croisais des personnes un peu âgées, je me faisais la réflexion qu’ils avaient connu cette sombre période, qu’ils l’avaient vécue. Car ce passé n’est pas si lointain pour eux, plus de trente ans les séparent de ces événements. Même si cette page de leur histoire reste encore un traumatisme bien présent dans leur mémoire, les cambodgiens se remettent doucement mais sûrement et toujours avec leur doux sourire.
Le Marché Russe
Après la visite du musée du Génocide, nous sommes allées faire un tour au marché russe qui se trouvait à quelques rues. Nous étions bouleversées par ce que nous venions de vivre, et une visite au marché dans l’agitation habituelle de ces lieux toujours très peuplés allait nous faire du bien.
Il ressemblait aux marchés que nous avions déjà vu, à la différence près qu’on y trouvait encore plus de choses, plus de souvenirs, plus de “trucs”. Ce qui est fascinant au Cambodge c’est qu’on peut chercher n’importe quoi, on finit toujours par le trouver. Que ce soit des écrous, des mousquetons, des boules de pétanques, de la glue, ils ont tout, partout.
Nous avons pu trouver quelques souvenirs bien évidemment, et avons ensuite cherché un endroit pour manger. Il y avait tout à côté un rooftop, un bar restaurant en terrasse. La vue était plutôt sympa, nous n’étions pas très haut mais on pouvait voir tout le marché, ou plutôt le toit du marché et toutes les étales autour. L’ambiance du restaurant était très agréable aussi, il était géré par un occidental, donc forcément ça répondait parfaitement à ce que nous attendions à ce moment précis, un petit coin sympa pour se poser et prendre le temps.
Après cet épisode détente, nous sommes reparties en tuktuk pour récupérer nos sacs chez la soeur de Sun. Nous devions prendre un bus à l’autre bout de la ville pour rejoindre le sud du pays. La période plus calme et posée du voyage allait pouvoir commencer.
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